Le barbier a fermé

Quel âge avait-il? Il était là depuis toujours. Depuis trente ans, au moins. En 1988, il était déjà vieux. Je le voyais tous les jours derrière sa vitrine, sauf les dimanches et les lundis. Il était assis dans une des trois chaises en skaï rouge usé, il lisait un journal, peut-être toujours le même, en attendant les clients, sans doute des habitués. Son petit salon a fait place à un magasin de crèmes glacées. Qu’est devenu le barbier? Est-il retourné en Grèce? A-t-il pris sa retraite dans le Sud? Ou dans le Nord?

Est-il mort?

Le vieux marché italien est devenu une épicerie fine. La mercerie s’est transformée en poissonnerie. L’église a fermé. Une bibliothèque a ouvert. La petite pharmacie familiale a été rachetée par une grande bannière. Le magasin de vélos a mis la clé sous la porte. Le photographe de portraits a disparu. Le dépanneur a fait place à une boulangerie. Mais la boulangerie va bientôt fermer. Les Shiller Lavy ont décidé de doubler le loyer. La synagogue s’est encore agrandie. La fleuriste a réduit la taille de sa boutique. Vito est parti ouvrir un autre café dans un autre quartier. La charcuterie de Jose est devenue un restaurant, puis un autre, et un autre encore. Depuis plusieurs mois, les Shiller Lavy essayent de louer le local à prix d’or. Du papier kraft bouche les fenêtres. C’est triste. La boutique de vêtements est un restaurant. La librairie est un restaurant. Le salon de beauté est un restaurant. La banque est un salon funéraire. La voisine ukrainienne n’arrache plus les mauvaises herbes. Les amis sont retournés en Belgique avec leur camionnette. Ils nous ont laissé leurs casseroles. Le terrain vague est devenu un champ des possibles. La dame qui vend des bières continue de fumer dans sa boutique. Le boucher a laissé sa place à ses fils. La petite brasserie est devenue grande. Les vélos n’ont jamais été aussi nombreux.

Demain, Ophélie déménage. Elle aura grandi et vécu les plus belles années de sa jeunesse dans le Mile-End. Demain, mais c’est déjà aujourd’hui, elle s’envole. Pas loin. Parce que le Mile-End nous habite pour toujours. Pas loin. Parce que c’est ici sa vie.

La famille n’éclate pas, elle s’ouvre, se découvre, grandit encore, change, évolue, s’éloigne et se rapproche. C’est la vie qui va. Et c’est comme ça qu’elle doit être.

Ça ne m’empêchera pas d’avoir les yeux humides et la gorge sèche. Aujourd’hui, demain, plus tard. Le cœur inquiet et l’âme fière.

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