C’est meilleur avec la langue

Les hordes d’humoristes qui dépeuplent notre paysage idiovisuel imposent leurs lois comme d’autres exigent le voile ou les bas prix de tous les jours. Ça fait rire tout le monde, mais, quand on y pense, ce n’est pas si drôle. C’est plus insidieux qu’un kirpan et plus sournois qu’une saucisse kasher. À force d’avoir des clowns matin, midi et soir, à la radio, à la télé, dans les journaux, on finit par parler, bouger et même penser comme eux.

Les comiques communs inoculent leur façon de parler à la population. Et la population répète et répépète.

Ce sont les jeunes les premiers touchés par les dommages collatéraux de la dérive verbale servie sur nos ondes. En véritables clones des têtes à claques, les enfants qui savent à peine parler connaissent déjà les paroles par cœur: «moi ‘si, moi ‘si…», «j’veux des bonbons, j’veux des bonbons». À peine plus vieux, les caïds de bacs à sable s’amusent à singer leurs idoles sans savoir de quoi ils parlent: «Hey Johnny Boy, va y avoir d’la poule partout, kot kot», «fuck le ticket, tonight is the night».

C’est sans conséquence, si ce n’est sur le vocabulaire de ces jolis petits minois et leur future façon de s’exprimer, mais ça devient vite agaçant.
Là où le dérapage oral fait le plus mal c’est quand, dans la bouche voluptueuse d’une jeune fille en fleur, on entend des phrases du genre: «Criss de pilule à marde», «stie de saloperie de grosse torche», «va donc chier» et j’en passe pour les oreilles chastes qui nous lisent.

Écoutez vos congénères au garage, à l’épicerie, à la banque, au boulot,… Ils s’expriment de plus en plus mal, leur vocabulaire s’appauvrit, leurs idées s’assèchent, leur conversation se dégrade, et ce n’est pas la première fois que je l’écris. Je me répète et répépète.

Je ne souhaite pas, pour l’an neuf, que nous parlions tous comme Edgar Fruitier, que nous fassions des vers sans en avoir l’air comme Victor Hugo sur son petit pot, que nous mettions nos pensées en commun avec le brio de Jacques Attali ou que nous écrivions comme Proust. Mais j’ose rêver d’une langue riche et contemporaine qui exprime des idées vibrantes grâce à un vocabulaire abondant et une syntaxe pointue. Car, je le répète, quand une langue s’appauvrit, c’est un peuple qui n’a plus de munitions pour se défendre.

Chronique publiée dans BRANCHEZ-VOUS.com en décembre 2007

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