Dans mon livre à moi

Je déteste cette expression. Je l’abhorre. Je la conchie. Je la vomis.

Elle me donne de l’urticaire. Elle me révolte, me fait suer, me fait grimper aux rideaux, me donne des pulsions meurtrières. Elle vole au même niveau qu’«on s’entend là-dessus», c’est-à-dire pas mal en dessous des pâquerettes.

Clamer à tout bout de champ «dans mon livre à moi», c’est de la prétention de niveau radio-poubelle, de l’arrogance d’illettré diplômé, de l’égocentrisme de première porte à droite au fond du couloir. Dès que la phrase sort de la bouche, le livre en question se referme et plus aucune ouverture dans la discussion n’est possible.

À court d’arguments, les gérants de plus en plus nombreux dans les estrades sortent de leurs bibliothèques personnelles le fameux «dans mon livre à moi» dont personne n’a vu ni la tranche, ni la couverture, ni les épreuves avant impression, ni même le premier chapitre dans un cahier de brouillon.

C’est un mal de notre époque. On se cache derrière le paravent des expressions creuses et des affirmations sans fondement pour excuser un manque flagrant d’imagination et une carence argumentaire congénitale. On nie l’évidence en lui jetant à la tête un chapelet de phrases toutes faites qui n’ont ni queue ni couilles. Je suis d’ailleurs rendu un expert en la matière.

Analysons la maxime «dans mon livre à moi». Son «auteur» a-t-il rédigé un manuscrit sur le sujet dont il veut débattre? A-t-il effectué les recherches nécessaires pour établir un ouvrage de référence qui étofferait ses propos? Est-il publié par une grande, ou même une petite, maison d’édition? Peut-on consulter le fameux livre dont il parle afin de nous faire une idée plus précise de ce qui, outre une calvitie naissante, se cache derrière sa tête? À toutes ces questions, la réponse est non. Pour la simple et bonne raison que le livre à soi n’existe pas.

À ce chapitre*, nos politiciens sont sans doute ceux qui cachent le mieux leur jeu dans un livre à eux dont ils n’aimeraient certainement pas que nous découvrions le véritable contenu. Au même titre*, d’ailleurs, que celui de l’agenda qu’ils s’évertuent à nous cacher.

«Vous serez d’accord avec moi». Si ce n’est pas le cas, je vous invite à m’envoyer une copie de «votre livre à vous».

Texte publié dans Urbania

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