J’étais hipster

Dans les années 70, je veux dire au début des années 1970, j’étais hippie. Petit garçon aux cheveux longs habillé de toutes les couleurs avec des gilets en fausses peaux de moutons et des chandails tricotés à la maison.

Puis, durant quelques saisons, j’ai été disco, avec des cols de chemises grands comme des pistes d’aviation.En 1979, je suis devenu ska en noir et blanc, inspiré par la pochette de One Step Beyond, le premier album de Madness. Dans la rue, je marchais en cadence en faisant des grands pas ridicules. En 1980 j’étais mod. Pantalon strech trop court, veston serré, petit chapeau de mafioso vissé sur la tête, Stan Smith aux pieds.

Le 7 juin 1981, j’étais techno-pop, fasciné par le concert de Kraftwerk. J’ai été punk, à l’été 1983, avec des pantalons de tartan écossais, j’allais voir les Stranglers, Echo and the Bunnymen, Siouxsie and the Banshees. Je n’ai jamais osé le piercing. Ni le tatoo.

Si j’ai été skinhead, c’était pour ne pas me faire bousculer par les hooligans quand j’allais voir des matchs de foot contre les équipes anglaises.

En 1986, j’ai eu le look aviateur, à cause de Tom Cruise. En 1988, j’ai pris de la carrure, des épaulettes, des pantalons serrés aux chevilles mais larges comme des sacs de patate à la taille, j’avais du gel dans les cheveux et des lunettes qui me faisaient des yeux de tarsiers, je suis devenu new wave, comme tout le monde.

Début des années 1990, j’ai pas été grunge. Même pas eu le temps d’user mes jeans. J’étais du type business catégorie junior. L’ambition tournée vers New York et ses lumières, des meetings à Toronto le temps d’une pointe de pizza, une grosse auto de l’année, un beau bureau dans un édifice du centre ville. Et puis dans un autre. Et puis dans un autre. Je faisais de la pub, c’était glamour, comme allaiter en 2012.

Au tournant du millénaire, je suis devenu éco-responsable. J’ai ressorti mes vieux chandails, acheté une petite auto, pris plus souvent mon vélo. J’ai pris le temps de regarder les oies sauvages qui passaient dans le ciel. J’ai décidé de fréquenter uniquement les petits commerçants de mon quartier. Je n’ai plus mis les pieds dans un centre d’achat.

Bobo avant Labrèche. Hipster avant l’heure. Ni pouchon ni douche. Aujourd’hui, après un printemps rouge, un été chaud, un automne corrompu et à la veille d’un hiver qui s’annonce long, je m’apprête à enfiler pour la première fois des pantoufles de fantex.

Les genres, tsé, c’est comme les styles. Tant qu’on n’a pas le sien, on habite celui d’un autre. Mais c’est pas très confortable.

(Photo prise par mon ami Pascal Bruffaerts en 1979)

Texte publié dans Urbania

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