Passage obligé

Qu’on soit gai, hétéro, bi, transsexuel, androgyne, hermaphrodite, travesti, transformiste. Qu’on soit adéquiste, péquiste, libertaryen, ultramondain, États-Unien, Ghanéen, Chinois, Hérouvillageois, obèse, nain. Qu’on soit fonctionnaire, militaire, milliardaire, chômeur, papy-boumeur, bébé crieur, lofteur, intellectuel, contractuel, ado, macho, facho, sado, star du porno. Qu’on soit vous, toi, moi. On est tous passés par là.

Oussama y est passé. George W. aussi. Adolf, Stephen, Céline, Gandhi, Saku, Jésus, Bill, Monique-Jérôme, Guy A., Saddam, Mario, Raël. Même Doc M..

Tout le monde, je vous dis.

Pour devenir un homme, devenir quelqu’un ou devenir moins que rien. Pour vivre et pour mourir. Pour se faire un nom ou passer incognito. Pour réinventer le monde ou rester écrapou dans son canapé. Pour faire le bien ou ne rien faire. Pour être heureux ou mal dans sa peau. Pour marcher sur une plage dorée, nager dans un lac glacé, boire un petit café sur les Champs-Élysées, baiser sur la machine à laver, regarder le soleil se lever, traverser l’Europe à pied, écouter un oiseau chanter, inviter des amis à souper ou consoler le petit dernier. Pour ne pas voir le temps passer.

Pour voir le jour et pouvoir en jouir, après neuf mois de douce léthargie aquatique, on doit d’abord tous s’extraire de la femme de notre vie.

Et la sortie n’est pas toujours glorieuse. Elle est plutôt gluante, hurlante, déchirante, suante, sanguinolente, traumatisante.

Essayez de vous rappeler votre passage à vie. Impossible. On se souvient mieux de son dernier soupir que de son premier cri. Les yeux plissés, le front froissé, la gorge déployée, la peau ratatinée, le crâne ramolli, les pieds repliés, les doigts crochus, le nez encombré, au milieu d’un liquide visqueux, d’éclats d’entrailles et de larmes, personne n’a le moindre souvenir du jour le plus important de sa vie, le premier, celui où une femme l’a mis au monde.

C’est pourtant bel et bien elle, la femme, la mère, mater, ex-vierge, future sainte, qui, après nous avoir portés, nous a sortis de la grande noirceur et nous a ouvert les yeux sur le monde. Après, c’est encore elle qui nous a nourris de son corps, nous a pris par la main et nous a appris à marcher. Ensuite, elle nous a élevés, nous a supportés, nous a soignés, nous a consolés, nous a encouragés, nous a protégés, nous a soutenus et nous a regardés, le cœur gros, prendre notre envol pour d’autres qu’elle.
À l’origine du monde, un trou noir, bordé de poils tricotés serré. Entrée interdite, plissée sur elle-même. Tunnel de tous les dangers, mystère abyssal, fosse aux lionnes, couloir secret, chasse gardée, galerie des flammes. Un passage obligé.

Illustration Laurent Pinabel

Article publié dans le magazine Urbania spécial Femmes.

1 commentaire

  1. Raymond Morin · 8 mai 2011 Répondre

    Touché! Je lis, et relis, cet admirable texte avec autant de plaisir d’une lecture à l’autre. Je m’attarde à chaque mot, à chaque image… et je m’émerveille à revivre moi-même tant de souvenirs heureux.
    Aussi, permettez-moi de partager cette flamme d’inspiration que j’aimerais à mon tour offrir à toutes les mères.
    Au plaisir de vous lire,
    Raymond Morin

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